Ne pas devenir un rhinocéros : rester humain dans un monde qui
bascule
Il y a quelque chose d’étrange dans l’air. Un frisson, une atmosphère qui change. Ce n’est pas brutal. Ce n’est pas une révolution. C’est une dérive, lente, insidieuse. Un
glissement progressif vers quelque chose qu’on reconnaît à peine, mais qui, pourtant,
s’installe partout.
Il y a dix ans, certains discours ne passaient pas. On baissait la voix pour dire certaines
choses. On avait encore honte de certaines opinions. Aujourd’hui, elles sont sur les
plateaux télé, répétées en boucle par des chroniqueurs en quête de buzz. Elles sont
relayées sur les réseaux sociaux, commentées, banalisées. Elles sont devenues des
arguments de campagne électorale. On n’a plus besoin de les cacher, parce qu’elles ont trouvé leur place dans le débat public.
Dans les conversations, on entend de plus en plus de "Moi, je ne suis pas raciste, mais...",
"On ne peut plus rien dire", "Il faut bien qu'on protège notre culture". On ne s’indigne plus
autant qu’avant. On ne répond pas toujours. On se dit que ce n’est pas la peine, que c’est
partout, qu’on ne changera pas les gens.
C’est comme une contamination invisible. Un virus qui se propage, doucement, sans qu’on
s’en rende compte. Petit à petit, on baisse la garde. Ce qui nous choquait hier nous fait à
peine réagir aujourd’hui. On entend, on s’habitue. On finit par trouver ça normal.
Ionesco avait vu juste. Dans son livre Rhinocéros, il raconte une ville où, peu à peu, tout le
monde se transforme en rhinocéros. Au début, c’est absurde. On en rit. On trouve ça
grotesque. Mais un jour, un ami change. Puis un collègue. Puis un voisin. Et ceux qui
restent humains deviennent des anomalies. Ils sont les derniers à résister, et leur résistance
semble de plus en plus vaine. À force d’être entourés de rhinocéros, il devient plus
facile de céder, de s’adapter..
Et si c’était ce qui était en train de nous arriver ? Si, à force d’entendre le pire, nous
finissions par l’accepter ? Combien de temps avant que nous nous y habituions
complètement ?
?
La rhinocérite aujourd’hui : de Trump à Hanouna, la banalisation du pire

La vague brune monte en Europe. L’AFD en Allemagne, le Rassemblement National en France, Vox en Espagne, les post-fascistes en Italie. Aux États-Unis, Trump a été réélu président. Partout, l’extrême droite ne se contente plus d’exister : elle impose son langage, son cadre, ses obsessions.
Mais la transformation ne se limite pas aux urnes. Elle se joue aussi sur nos écrans, dans les journaux, à la radio. Elle est culturelle avant d’être politique.
Regardez comment le débat public a changé en quelques années. Il y a dix ans, parler d’un grand remplacement relevait de la frange la plus radicale de l’extrême droite. Aujourd’hui, Éric Zemmour en a fait un programme présidentiel et certains de ses arguments sont repris sans gêne sur les plateaux télé. Il y a quelques années, on dénonçait les violences policières. Aujourd’hui, il faudrait "ne pas insulter ceux qui nous protègent" et surtout "rétablir l’ordre". La misère sociale ? Ce n’est plus un problème de système, mais une affaire d’assistanat.
Petit à petit, le poison se diffuse.
Et ce poison a ses propres relais, ses propres outils de diffusion. Les médias ne sont plus de simples observateurs, ils sont devenus des accélérateurs de cette transformation. Le cas de l’empire Bolloré est un exemple frappant. Depuis plusieurs années, ce magnat des médias a mis la main sur des chaînes d’information et des journaux qui ont glissé progressivement vers une ligne éditoriale ultra-conservatrice, donnant une visibilité inédite à des figures de l’extrême droite. Sur CNews, sur Europe 1, sur Paris Match, une même grille de lecture s’impose : celle d’une France en déclin, menacée par l’immigration, où l’ordre et l’autorité doivent primer sur toute autre considération.
On s’habitue. Au début, on se dit que c’est un dérapage. Puis on commence à entendre des proches répéter les mêmes phrases. “Après tout, ils posent les bonnes questions…” ou “On ne peut plus rien dire.” On ne voit même plus que ces bonnes questions ont été fabriquées de toutes pièces pour nous détourner des vrais problèmes.
Il y a une stratégie derrière tout ça. Hanouna et Praud ne sont pas des éditorialistes d’extrême droite. Ce sont des courroies de transmission, des amplificateurs de la parole dominante. Ils ne défendent pas des idées, ils créent un climat. Celui où l’on peut tranquillement inviter des militants fascistes sous prétexte de "débat". Celui où l’on peut transformer une lutte contre le racisme en censure woke et une mobilisation écologique en terrorisme vert. Celui où on nous vend la brutalité comme du bon sens, la haine comme une posture légitime, la discrimination comme une simple opinion parmi d’autres.
Et comme chez Ionesco, ce qui paraissait impensable finit par devenir normal. On ne se choque plus. On ne réagit plus. Pire, on commence à trouver ceux qui résistent un peu excessifs, trop radicaux. Ce sont eux, maintenant, qui dérangent.
C’est comme ça qu’on devient un rhinocéros. Non pas en un jour, d’un coup, brutalement. Mais en baissant la garde, en laissant faire, en se disant que tout ça est inévitable.
Individualisme et désengagement : les portes ouvertes au fascisme
Mais cette rhinocérite n’arrive pas de nulle part. Elle se nourrit d’un terreau fragile : l’individualisme, le désengagement, la fatigue démocratique.
On entend partout que la politique est un théâtre truqué, un jeu dont les règles sont écrites d’avance. Que voter ne sert à rien. Que militer est une perte de temps. Que l’engagement est une illusion.
- Pourquoi voter ? Ça ne change rien.
- Pourquoi militer ? Ça ne sert à rien.
- Pourquoi s’engager ? Chacun pour soi.
À force d’être répétés, ces discours deviennent des vérités absolues. On intègre l’idée que le combat est perdu d’avance. On regarde les élections d’un œil las. On se détourne des mobilisations en soupirant. On se convainc que l’histoire se fait sans nous, que tout nous échappe.
Mais pendant que l’on baisse les bras, d’autres s’organisent.
Pendant que l’on déserte les urnes, ils remplissent les sièges.
Pendant que l’on se dit que la politique ne nous concerne pas, ils écrivent les lois.
Pendant que l’on se dit que c’est trop tard, ils prennent le pouvoir.
L’histoire l’a prouvé : le fascisme ne triomphe jamais seul. Il ne s’impose pas par un coup d’État soudain, une explosion brutale. Il gagne par épuisement de ses opposants, par résignation de ceux qui pourraient le combattre.
C’est toujours la même mécanique. D’abord, on décourage l’engagement. On alimente l’idée que tout est joué, que rien ne sert de se battre. Ensuite, on divise. On sème la défiance entre ceux qui pourraient s’unir. On fait croire que l’action collective est inutile, que chacun doit penser à soi. Enfin, on remplace le politique par le spectacle. On vend du clash, du divertissement, du cynisme. On transforme les débats en pugilats médiatiques. On fatigue la société pour mieux la soumettre.
Et le pire, c’est que ça marche. On le voit déjà autour de nous.
Des mouvements sociaux massifs qui échouent faute de relais politiques.
Des citoyens qui préfèrent s’abstenir plutôt que de voter "pour le moins pire".
Des causes essentielles – le climat, les droits sociaux, la justice – noyées sous un flot de polémiques stériles.
C’est un piège redoutable. Car plus on se sent impuissant, plus on renforce ceux qui veulent nous gouverner sans nous. Le pouvoir ne disparaît jamais : il passe simplement aux mains de ceux qui le prennent.

Et c’est ainsi que la rhinocérite s’installe. Non pas en forçant les gens à y adhérer, mais en les poussant à démissionner.
Il y a pourtant un antidote à cette mécanique. L’information.
Dans une société où les grands groupes médiatiques façonnent l’opinion, où Bolloré peut racheter une chaîne et en transformer l’ADN en quelques années, s’informer, acquérir de la connaissance est un acte de résistance. Aller chercher des sources diversifiées. Lire, écouter, confronter les points de vue. Développer une culture critique des médias et de ce que nous lisons en général.
Parce que ce n’est pas qu’une question de politique. C’est aussi une question de conscience. Tant que l’on pense que le monde est comme on nous le raconte, on ne cherche pas à le changer. Mais une fois que l’on comprend les rouages, une fois que l’on voit ce qui se joue, il devient impossible de détourner le regard.
Le fascisme prospère sur la solitude, la lassitude, la division.
Le collectif est notre meilleure réponse.
Et cela commence par refuser l’ignorance, par refuser de se laisser porter.
Lire, réfléchir, débattre, s’engager. Ne pas laisser le terrain libre.
Parce que le vrai danger, ce n’est pas de perdre une bataille. C’est de cesser de la mener.
Rester humain : la force du collectif contre la rhinocérite
Alors, comment on fait pour ne pas devenir un rhinocéros ? Comment on fait pour ne pascéder, ne pas se fondre dans la masse, ne pas baisser les yeux quand l’inacceptable
devient la norme ?
On résiste. On parle. On agit. On s’organise.
● En refusant de laisser ces idées devenir banales. Quand quelqu’un dit "on ne
peut plus rien dire", on lui rappelle que ceux qui parlent le plus fort aujourd’hui sont
justement ceux qui prétendent être réduits au silence. Quand quelqu’un normalise le
rejet de l’autre, on oppose des faits, des valeurs, de l’humanité.
● En gardant intacte notre capacité à nous indigner. Le pire ennemi de la
démocratie, ce n’est pas la haine. C’est l’indifférence. À force de tout voir, on ne
réagit plus à rien. À force d’être bombardés d’actualités anxiogènes, on se
désensibilise. Mais tant qu’on s’indigne, tant qu’on refuse d’accepter, tant qu’on
dit NON, on reste humains.
● En retrouvant la force du collectif, de la solidarité, du nombre. L’histoire le
montre : les victoires sociales n’ont jamais été gagnées par des individus
isolés, mais par des mouvements. Suffrage universel, droits des femmes, luttes
ouvrières, combats contre le racisme… Rien n’a été concédé par générosité. Tout a
été arraché par l’union de celles et ceux qui refusaient l’injustice.

Parce que ce combat ne concerne pas que la politique. C’est le même qui se joue dans le dérèglement climatique, la précarité, les discriminations, l’isolement social. Tout
nous pousse à nous replier, à penser que l’individualisme est notre seule issue. On nous dit
que chacun doit "sauver sa peau", qu’on ne peut pas changer le système, que le collectif est
une illusion.
Mais c’est faux..
Regardez ce qui s’est passé à chaque époque charnière de l’histoire. Quand on a tenté
de briser les solidarités, quand on a voulu faire croire aux gens qu’ils étaient impuissants, il y
a toujours eu des poches de résistance. Il y a toujours eu des personnes qui ont refusé
de devenir des rhinocéros..
Et aujourd’hui, nous sommes à un de ces moments. Nous avons le choix.
Le fascisme prospère sur la solitude, la lassitude, la division. Il s’installe quand les
individus s’isolent, quand ils se méfient les uns des autres, quand ils cessent d’y
croire..
Nous ne sommes pas seuls. Nous sommes nombreux. Nous sommes solidaires.
Alors oui, aujourd’hui, être humain, c’est un combat. C’est un effort constant de ne pas
céder à la facilité, de ne pas se dire que tout est foutu. Mais c’est un combat qui vaut la
peine d’être mené.
Ne devenons pas des rhinocéros. Restons nombreux. Restons solidaires. Restons
humains